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Eau, chaleur, crues, EDF réinvente sa gestion hydrique

V. VELEZ, LE 4 JUIN 2026
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Eau, chaleur, crues, EDF réinvente sa gestion hydrique
Barrage de Livert (Crédit VV)
Dans une France en voie d’électrification accélérée, EDF doit composer avec un paradoxe central : l’eau. Indispensable à ses réacteurs nucléaires et à ses barrages, elle se raréfie ou devient imprévisible sous l’effet du dérèglement climatique. Sécheresses prolongées, canicules répétées, crues soudaines, les extrêmes climatiques pèsent déjà sur la production d’électricité, contraignant l’entreprise publique à repenser en profondeur la gestion de sa ressource la plus vitale.

« Si nous ne sommes pas résilients, le reste de l’économie ne l’est pas. » L’avertissement de Carine de Boissezon, directrice Impact chez EDF, lancé depuis le site de recherche de Chatou (Yvelines), résume l’enjeu colossal auquel fait face le groupe public. Le nucléaire assure 68 % des besoins électriques du pays, et les barrages, 13 %. Dans les deux cas, l’eau est au cœur du dispositif pour refroidir les réacteurs mais aussi, pour faire tourner les turbines hydrauliques. Or la ressource en eau renouvelable a déjà diminué de 14 % ces vingt dernières années en France métropolitaine, avec des disparités régionales et saisonnières marquées.
La Cour des comptes, dans un rapport de 2024, a appelé les exploitants à « intensifier leurs actions d’adaptation ». EDF y répond, mais à un rythme que certains observateurs jugent encore insuffisant : le groupe consacre 150 M€ par an à l’adaptation climatique, un montant prévu pour atteindre 600 millions d’ici quinze ans, loin toutefois des 25 milliards d’investissements annuels totaux du groupe.

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Le nucléaire sous pression thermique
Les 57 réacteurs français sont implantés en bord de mer ou de rivière, leur source froide indispensable. En période de sécheresse ou de canicule, la baisse des débits contraint EDF à réduire, voire stopper sa production pour préserver les écosystèmes. Les centrales du Bugey (Rhône), de Civaux (Vienne) et de Golfech (Tarn-et-Garonne) sont les plus exposées, parfois dès le mois de juin. Aujourd’hui, avec une baisse annuelle de 0,3 % de la production nucléaire l’impact reste contenu, mais les projections internes prévoient qu’il pourrait atteindre 1,5 % à l’horizon 2050.
Deux technologies coexistent. En circuit ouvert, 97 % de l’eau prélevée est restituée au milieu naturel, mais réchauffée de 4 à 6 °C. En circuit fermé, avec tours aéroréfrigérantes, le réchauffement descend à quelques dixièmes de degré, au prix d’une évaporation partielle. Pour aller plus loin, EDF envisage de déployer des aéroréfrigérants de « purge », déjà opérationnels à Civaux, capables de ramener à quasi zéro l’échauffement des fleuves. Des bacs de stockage temporaire permettent également de différer les rejets lors des pics de chaleur. « Dans 10 ans, 20 ans, les étiages seront sans doute plus longs, plus secs. Nous étudions la possibilité de construire des réservoirs supplémentaires », a souligné de son côté Cécile Laugier, directrice environnement, division nucléaire EDF.
Le groupe s’est par ailleurs engagé dans un Plan Eau visant à réduire de 10 % l’utilisation d’eau industrielle d’ici 2030 (hors besoins de sûreté et de refroidissement), et mène des recherches sur la récupération de l’eau contenue dans les panaches des tours de refroidissement, via le projet ADAPT au CNPE du Bugey (01).

Les EPR2 conçus pour durer au-delà de 2100
La question climatique pèse déjà sur le programme de nouveaux réacteurs. Le Président de la République a confirmé en février 2022, dans son discours de Belfort, la construction de six EPR2 en tranche ferme et huit autres en option. Deux des trois premiers sites, Penly (Normandie) et Gravelines (Hauts-de-France), sont en bord de mer. Le troisième, au Bugey, est implanté sur le Rhône, le fleuve le plus puissant de France par son débit. Tous les nouveaux réacteurs situés en bord de fleuve seront systématiquement équipés de tours aéroréfrigérantes.
Les EPR2 sont dimensionnés à partir des scénarios climatiques conservatifs du GIEC, sur une durée de fonctionnement de 60 ans. Les premières mises en service sont prévues entre 2035 et 2037 à Penly, puis 2038–2039 à Gravelines, et 2040–2045 au Bugey — ce qui signifie qu’une partie de ces sites sera encore en exploitation après 2100.

     Le saviez-vous ?
Il existe des centrales nucléaires qui fonctionnent en climat désertique. La centrale américaine de Palo Verde, mise en service dans les années 1980 en plein désert de l’Arizona, n’est ni en bord de fleuve ni en bord de mer : ce sont les eaux usées traitées de la ville de Phoenix, à une quarantaine de kilomètres, qui servent au refroidissement de ses trois réacteurs.
 
Barrages : stocker, partager, innover
Pour l’hydroélectricité, l’enjeu est d’une autre nature. La variabilité climatique crée des écarts de production colossaux : plus ou moins 20 TWh entre une année sèche et une année humide, sur une production moyenne de 40 TWh. EDF prévoit une baisse tendancielle d’1 TWh par décennie liée au changement climatique, avec de fortes disparités régionales. Pour y répondre, 4,5 Md€ d’investissements sont prévus d’ici 2035, afin de moderniser les ouvrages et augmenter leur puissance.
La sûreté face aux crues est également renforcée : une dizaine de barrages sont désormais équipés d’évacuateurs de crues en « touches de piano », permettant d’écouler trois à quatre fois plus d’eau qu’un déversoir classique sans rehausser l’ouvrage. Par ailleurs, EDF gère environ 6 milliards de m³ d’eau stockée en France, dont les deux tiers des concessions hydrauliques servent aussi l’irrigation, l’eau potable et les usages touristiques.
Pour accroître la flexibilité du système électrique, indispensable à l’intégration des énergies renouvelables, le groupe mise sur le développement de nouvelles stations de transfert d’énergie par pompage (STEP). Ces infrastructures fonctionnent en circuit fermé, réutilisant l’eau entre deux réservoirs. Les six STEP existantes représentent déjà 5 GW de capacité ; la programmation pluriannuelle de l’énergie prévoit 1,5 GW supplémentaire d’ici 2030–2035.
Enfin, pour anticiper les conflits d’usage liés à l’intensification des sécheresses, EDF développe des jumeaux numériques de bassins versants, en commençant par la Loire, afin de modéliser l’évolution de la ressource et des besoins selon différents scénarios climatiques, au service d’une gestion concertée de l’eau avec les parties prenantes.

Sources : AFP - EDF, Cour des comptes (rapport 2024).


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